Les participants

Cleuz

14/02/2018 - 19 ans - France - 59000

Mix pas piquant avec sauce sucré et baguettes

‘Mais pourquoi es-tu si méchant ?’ m’a demandé le grain de riz. La boite est petite, en carton fin, ou papier épais selon le remplissage du verre. Des tâches de graisses rappellent qu’il y eu un temps ou des raviolis arpentaient ce monde, laissant derrière eux s’effilocher doucement un délicat parfum de légumes cuits. De ces géants il ne reste rien. Ils ont été dévorés, tous jusqu’au derniers. Rien ne les destinait à une fin si tragique, et pourtant, aucun n’y échappât. ‘Pourquoi es-tu si méchant ?’ me répète-il. Il est pâle. Immaculé au milieu d’un champs de bataille, il tente de paraitre grand mais la détresse se devine dans son ton. Il est le dernier debout de la tribu, voilà pourquoi. Peu collant, il n’a pas osé rester avec les autres. Grand bien lui en fit, ils sont tous partis. Le voilà seul, dernier survivant d’une espèce qui était il y a peu encore innombrable. ‘Ce n’est pas de la méchanceté’ lui dis-je en tentant de paraitre doux. ‘C’est juste la vie.’ ‘Je suis un humain avec des baguettes, tu es un grain de riz.’ J’allais continuer en parlant de sa mauvaise cuisson avant de me rattraper. Je ne voudrais pas le blesser. ‘Je ne suis pas qu’un grain de riz’ me dit-il alors ‘J’ai vu. J’ai vu tant de choses. Je suis né en Thaïlande, bien que ce soit cliché. J’ai couru sur les monts taillés en marches. Des escaliers de verdure à perte de vue. Un petit sentier de terre court entre les parcelles des rizières. Les jeunes enfants y courent, pieds nus et le sourire grand ouvert pour rire du monde. Un bœuf au grandes cornes échappé de son enclos marche tranquillement dans l’eau, broutant çà et là.’ Il fait alors une pause, des souvenirs plein les yeux. Puis il reprend : ‘J’ai été chassé de mon paradis. Entassé avec mes congénères dans l’arrière d’un camion. « L’Europe » nous disait-on, «C’est là qu’il faut aller, c’est là que ça se passe. » Nous n’avions que ces mots à la bouche. Europe, Droits de l’homme, chinois du coin de la rue. Le rêve était là-bas. Ici. Après des milliers de kilomètres serré dans l’obscurité, je suis là, à ta merci, et te racontes cette histoire, qui est celle de tant de mes semblables.’ Après quelques instants de silence, il rouvre la bouche et une litanie grave en sort. Une lente et terrible mélopée commence à s’envoler. Les notes, graves et rondes, sont un peu écorchés par sa voix rauque, surement à cause de la mauvaise cuisson, et sa complainte s’envole, lourde mais douce. Je ne peux comprendre les mots mais je sais ce qu’ils disent. Ils parlent des escaliers. Des montagnes vertes qui tendent vers le ciel. Ils chantent les rires des innocents et la tranquillité du bœuf. Il chante les cahots de la route et le ciel gris de traiteur chinois. ‘Chut’, lui souffle-je doucement, une larme commençant à perler sur ma joue. ‘S’il te plait, arrête’. Le bout du doigt doucement posé sur sa bouche. Merde, je l’ai écrasé. Et des gens me regarde en travers de leurs écouteurs. Je pose mes baguettes et balance la boite dans la poubelle en me foutant plein de graisse sur les doigts au passage.

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