Les participants

GHOULISH

17/04/2018 - 20 ans - ÉTATS-UNIS - 94704

L'Oignon

Moi, super-méchant, je vais me fondre dans la masse… C’est précisément ce que je me suis dit au moment d’accepter ce boulot tout à fait banal de serveur dans un café. C’était dans un quartier sinistre de Los Angeles, où il n’y avait que des snobs et des vieux qui passaient leurs journées à se promener et à lire des journaux. La lenteur était la composante principale de ce coin de la ville ; je pensais pouvoir laisser tout mon passé derrière moi, profiter d’une sorte de retraite, fuir la méchanceté vers une sublime banalité. Avant, j’étais si évidemment super-méchant que même mon apparence faisait peur. Désormais, ayant accepté ma nouvelle condition, je m'évertuais à m'assimiler autant que possible. Mon déguisement et mon jeu étaient impeccables. Je m’habillais comme un étudiant blasé ; je portais des lunettes, une chemise, une cravate, et je soupirais périodiquement pendant mon service. J’avais cependant gardé une odeur que les humains trouvaient répugnante. Quand ils étaient près de moi, des larmes leur venaient aux yeux. Je ne pouvais m’empêcher de prendre du plaisir à m’approcher d’eux, à les faire pleurer, et une satisfaction fugace en résultait. La plupart du temps, j’étais distrait par les commandes qui venaient ; j’évitais de penser aux clients et aux autres personnes qui travaillaient dans le restaurant — je ne pensais qu’à mes devoirs. J’apportais des plats, je faisais parfois des salades, et je prenais des commandes au comptoir et au téléphone. Après quelques nuits de travail, je commençais à me sentir enfin à l’aise… presque étonné que rien ne m’avait perturbé. Il y avait très peu de clients et ils étaient tous bien polis. Mais, un soir, alors que le restaurant était complètement vide et que je n’entendais que le bourdonnement du faible éclairage au-dessus du comptoir, le téléphone sonna. « Allô ? — Bonsoir…! J’espère que le restaurant est encore ouvert, répondit une femme, d’une voix quasiment pleurnichante. — On est ouvert jusqu’à neuf heures. En quoi puis-je vous aider ? dis-je. — Je voudrais un cheeseburger avec des frites… à emporter. Et surtout sans oignons. J’ai eu une journée absolument atroce. Je suis de TRÈS mauvaise humeur. S’il y a des oignons, ça va VRAIMENT m’énerver… donc, n’en mettez pas. » J’étais stupéfait. Comment les êtres humains font-ils pour être si énervants ? Pense-t-elle vraiment que sa journée m’importe, ne serait-ce qu’un peu ? Brusquement, au moment d’écouter cette commande désespérée et franchement pathétique, mon esprit fut inondé par un désir de gâcher encore plus la journée de cette pauvre dame. Je voulais la déchirer, l’anéantir. Elle rendait la tâche si simple... J’ai écrit sa commande sur un bout de papier et j’ai ajouté : « Avec une double portion d’oignons ». Et je l’ai passé aux cuisiniers. En attendant que la commande soit prête et que la dame passe la chercher, j’ai commencé à préparer le sac où j’allais mettre son cheeseburger : j’y ai mis des serviettes et des paquets de ketchup, comme d’habitude, et pour la touche finale, j’ai pris un autre bout de papier et j’ai écrit : « On s’en fout de ta journée ». Et je l’ai mis avec le tout. La femme arriva, avec deux caniches ; laide, elle avait l’air tellement déprimée, mais je m’en fichais éperdument. Elle paya, me regardant d’une façon horrifiée, presque comme si elle me reconnaissait, comme si elle savait ce qui se passait… Je lui tendis sa commande. « Merci, j’espère que vous n’avez pas mis oignons…, dit-elle. — Ne vous inquiétez pas, madame. » Elle partit. Je demeurais dans le silence du restaurant, l’obscurité envahie par la faible lumière. J’étais submergé par des sensations indescriptiblement belles — j’étais satisfait, formulant déjà un plan d’ensemble machiavélique... Bientôt, je me suis dit, les humains ne mangeront que des oignons.

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