L’éloigné

Jean-Kévin

14/04/2017 - 21 ans - France - 68000

L'éloigné

Aujourd’hui, Maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. L’hôpital a envoyé l’e-mail ce matin.

C’est elle qui m’a poussé à me lancer. Au début, j’avais peur. Elle me tançait constamment : « Concentre toi ! », « Articule !», « Répète après moi ! ». Mais, plus ça allait, plus elle était satisfaite. Un jour, elle m’a dit : « On y croirait presque ». Je lui ai demandé à quoi. « Que tu penses ce que tu dis ». « Mais je dis quoi ? ». Elle n’a jamais répondu à cette question.

Après, elle a commencé à appeler les caméras. Parfois, c’était elles qui se déplaçaient. Parfois, c’était moi qui devait mettre la veste que Maman m’avait achetée, et aller chez elles. De temps en temps, j’étais tout seul. Mais souvent, il y avait d’autres personnes, qui parlaient aux caméras, ou qui me posaient des questions. Maman disait que cela ne changeait rien. Que le secret, c’était de toujours répéter la même chose, sans tenir compte des autres. De « réciter sa mélopée ». J’aime bien ce mot, « mélopée ». Il a la douceur d’une vague. J’essayais de le garder en tête, quand je parlais aux caméras.

Un jour j’ai eu très peur. Pendant que je parlais, un des autres invités aux caméras a crié tellement fort qu’un de ses postillons a atterri sur mon œil, au beau milieu. Aveuglé, j’ai dû consciencieusement cligner des yeux dix secondes, sans bouger et sans parler, pour faire complètement partir la saleté. Ça n’est qu’après que j’ai pu reprendre la récitation.

Je pensais que ma mère ne serait pas contente. Elle n’aimait pas que je fasse des pauses pendant la mélopée. Elle disait qu’il fallait bercer l’interlocuteur. Je ne sais pas si ça marchait vraiment, je n’ai jamais pensé qu’on puisse bercer des caméras. Mais ce jour-là, elle était très heureuse. Elle disait que la vidéo du postillon avait fait le tour du monde, et que ce jour là, en l’ignorant, j’avais « détruit » l’invité aux caméras. Je n’ai pas tout compris, mais j’étais un peu triste : je n’avais rien contre lui, il avait l’air gentil. Un peu impulsif, mais gentil.

Il y a deux semaines, Maman est tombée gravement malade. Les ambulanciers l’ont emmenée à la clinique. Elle ne parlait presque plus. Quand je suis allé la voir, elle a rassemblé ses forces pour me dire : « Continue ! ». J’ai lu dans son regard que c’était très important pour elle. Et j’ai continué.

Aujourd’hui, Maman est morte. Mais je n’ai pas encore pu aller la voir. Car aujourd’hui, des gens bien habillé sont venus me chercher dans une voiture luxueuse, pour m’emmener dans un palais. Ils disent que c’est là où je dois habiter maintenant, que les français m’ont choisi pour prendre toutes les décisions importantes. Encore une fois, je n’ai pas tout compris. Mais je crois que Maman aurait été fière de moi.