Les participants

Corto

25/04/2018 - 22 ans - France - 51100

La Décision

Longtemps, je me suis levé de bonne humeur. Jouissant d’une popularité tranquille, bon élève, je ne refusais ni le favoritisme pédéraste des pères jésuites, ni le beau rôle de délégué de classe qui me revenais depuis le collège. Gentil garçon, gendre idéal. Et quel bonheur m’attendait au rideau de cette pièce de fin d’année, quand je me serai incliné après les rappels du public, en sentant couler sur moi le regard des mères de famille catholiques désireuses de m’inviter enfin à leurs rallyes. Et ensuite, le mariage dans un auguste château avec cartons d’invitations, le cabinet de notaire familial en héritage, les vacances dans le Var, le triomphe, la gloire. Ma vie a changé pendant la pause de 10h. Je me souviens de la liste affichée par la prof de français, chère madame devant laquelle j’avais gesticulé tout un après-midi pendant l’audition, et son sourire complice dont je me croyais le destinataire mais non, son regard me passe par-dessus l’épaule et cherche une autre figure. Humiliation. Je ne peux même pas m’approcher de la liste alors que la foule enthousiaste acclame un autre nom que le mien, je me retourne pour voir arriver mon bourreau derrière moi : Antoine de 2nde C. Il a le premier rôle. Poussé sur le côté, j’observe impuissant le triomphe de cet énergumène, arrivé en Septembre avec une valise (car il rentre à Paris le weekend, lui que ses parents avaient justement envoyé en pension pour l’éloigner des vices de la capitale), sa veste en cuir, ses cigarettes, et ses récits des boites de nuits de la rive droite. Cher journal, je ne suis plus de bonne humeur. Je lève les yeux sur la petite étagère de ma chambre exiguë, vers les livres où habitent mes trois héros : Eugène de Rastignac, Lucien de Rubempré, et surtout Julien Sorel. Je sais entendre leurs conseils. Comme eux, je dois faire mon apprentissage de la méchanceté humaine dans la ville où elle existe sous la forme la plus hypocrite : Paris. La méchanceté parisienne est toujours polie. Cette ville de courtisans n’aime peut-être pas les méchants, mais elle les respecte. Ainsi se compose la recette pour lire son portrait dans Le Monde, journal officiel de la Cour de la République, que rien ne met plus en appétit qu’une trahison de velours. En politique, on peut pardonner une méchanceté si le coupable a le vernis de la politesse, un costume à trois boutons, et qu’il sait écrire une belle dissertation. On ne pardonne par contre jamais l’honnête erreur d’un gentil, surtout s’il a sa cravate de travers et qu’il bafouille sur le podium. Bon élève, j’ai appris ma leçon. Sur le champ de ruine de mon innocence il ne reste qu’un espoir : quitter cette niaise province, et partir chez ceux qui ont appris à Antoine comment usurper mon rôle sans état d’âme ; un pirate parisien armé de méchanceté et de politesse pillant mon aimable et honnête province. Un jour, je vengerai cette humiliation en gagnant le pouvoir comme j’ai été battu aujourd’hui, je retournerai leur méthode pour prendre Paris de court et je les forcerai à me respecter. Finie la gentillesse, luxe aristocratique, qui n’est rien d’autre qu’une condescendance à peine voilée de fausse bienveillance. Je n’obéirai plus aux règles. Antoine n’a demandé la permission à personne quand il m’est passé devant en charmant la prof. Moi, j’obéi à tout le monde et j’obtiens le rôle de l’épouvantail. Je sais flatter, je sais séduire, je dois apprendre à tuer pour gagner- avec le sourire. Oui. Je quitterai Amiens et je n’y reviendrai pas- mais ce ne sera pas une fuite. Moi, super méchant, je vais leur montrer que rien n’est sacré, et je frapperai mon premier coup dans ce lycée : blonde, souriante, vierge marie trônant à la droite du père pendant le conseil de classe, le sourire sanguin qui a eu le pouvoir de vie ou de mort sur ce casting…. Ce sourire m’appartiendra. Ma conquête commencera avec elle. Moi super méchant, je vais séduire la France, et je vais commencer par ma prof de Français. En marche !

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